Le RIFSEEP : la rémunération au service du management
Au cours des trois premiers épisodes de cette série, nous avons analysé le fonctionnement du RIFSEEP et mis en évidence l’un de ses effets les plus visibles : une part croissante de notre rémunération est désormais constituée de primes, avec des conséquences importantes sur nos droits à pension.
Mais s’arrêter à ce constat serait passer à côté d’un autre point important.
Le RIFSEEP n’est pas seulement une nouvelle manière de rémunérer les personnels d’inspection. Il est aussi une nouvelle manière de les “piloter”.
Pour comprendre cette évolution, il faut prendre un peu de recul.
Pendant longtemps, la fonction publique française s’est construite autour d’un principe simple : les fonctionnaires n’étaient pas rémunérés en fonction de leur performance individuelle mais selon leur grade, leur qualification et leur ancienneté. Le traitement indiciaire n’était pas seulement un mode de calcul du salaire ; il constituait l’une des garanties du statut. En assurant une progression de carrière indépendante des appréciations conjoncturelles, il protégeait à la fois les agents et, au-delà, l’intérêt général.
À partir des années 1990, cette conception a progressivement évolué.
Sous l’influence de ce que les chercheurs appellent le nouveau management public, les administrations ont été invitées à emprunter des méthodes de gestion inspirées du secteur privé. Les notions de performance, d’objectifs, d’évaluation, de contractualisation ou encore de responsabilisation des managers se sont progressivement imposées dans le fonctionnement de l’État.
Cette évolution ne s’est pas traduite par une réforme unique. Elle s’est installée progressivement, par touches successives.
Lettres de mission, contrats d’objectifs, culture des indicateurs, développement des tableaux de bord, généralisation des évaluations, renforcement des démarches de performance : chacune de ces évolutions a contribué à modifier la manière dont l’administration exerce son autorité et organise le travail de ses cadres.
Le RIFSEEP s’inscrit pleinement dans cette transformation.
Son principe est révélateur. Une partie de la rémunération n’est plus directement attachée au grade détenu, mais aux fonctions exercées et à leur niveau de responsabilité. Une autre partie dépend explicitement de la manière de servir. Même lorsque les montants demeurent limités, le message est clair : la rémunération devient progressivement un outil de management.
Ce glissement n’est pas anodin.
Dans une logique statutaire, la rémunération est d’abord la reconnaissance d’une qualification et d’une carrière. Dans une logique managériale, elle devient également un levier destiné à orienter les comportements, à accompagner les objectifs fixés par l’organisation et à renforcer le pilotage des personnels par la conurrence.
Ce changement de philosophie est particulièrement sensible pour les personnels d’inspection.
Nos missions ne consistent pas à produire un chiffre d’affaires ni à atteindre des objectifs commerciaux. Elles reposent sur l’expertise, l’évaluation, le conseil, l’accompagnement des équipes et le contrôle de la mise en œuvre des politiques publiques. Elles exigent une indépendance de jugement, une liberté d’analyse et une capacité à porter un regard professionnel parfois critique.
Le statut protège cette indépendance.
À l’inverse, lorsque la rémunération dépend de plus en plus de mécanismes individualisés, liés aux fonctions exercées ou à l’appréciation hiérarchique, la frontière entre reconnaissance professionnelle et instrument de pilotage devient plus ténue.
Soyons clairs. Il ne s’agit pas de prétendre que tous les responsables hiérarchiques utiliseraient aujourd’hui le RIFSEEP pour exercer une pression sur les personnels. Ce n’est pas notre propos.
Notre interrogation porte sur les dispositifs eux-mêmes.
Les institutions se construisent pour durer. Elles doivent être appréciées non seulement au regard des pratiques actuelles, mais aussi des usages qu’elles rendent possibles demain.
C’est pourquoi nous pensons que le débat sur le RIFSEEP dépasse largement la question des primes.
Il interroge le modèle de fonction publique que nous souhaitons défendre.
Voulons-nous une fonction publique où une part toujours plus importante de la rémunération dépend des fonctions, des objectifs et de l’évaluation ?
Ou souhaitons-nous préserver une fonction publique dans laquelle la reconnaissance des responsabilités repose d’abord sur le traitement indiciaire, garanti par le statut et pleinement pris en compte pour la retraite ?
Le SNCI-FO a fait son choix.
Nous refusons que l’individualisation progressive des rémunérations devienne la norme pour les personnels d’inspection.
Nous demandons l’abandon du RIFSEEP et le basculement des crédits aujourd’hui consacrés au régime indemnitaire vers le traitement indiciaire.
Cette revendication n’est pas tournée vers le passé.
Elle répond à une exigence d’avenir.
Parce qu’une rémunération fondée sur l’indiciaire protège les carrières.
Parce qu’elle garantit pleinement les droits à pension.
Parce qu’elle conforte l’indépendance professionnelle des corps d’inspection.
Et parce que nous pensons que les cadres de l’Éducation nationale ont davantage besoin de garanties statutaires que de dispositifs indemnitaires toujours plus individualisés.
À suivre…
Dans le dernier épisode de cette série, nous reviendrons sur une question essentielle :
Quel projet pour la rémunération des personnels d’inspection ?
Au-delà de la critique du RIFSEEP, nous présenterons la vision du SNCI-FO pour une rémunération plus juste, plus protectrice et pleinement conforme aux principes du statut de la fonction publique.
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