RENNES : SYMPTÔME D’UNE TRANSFORMATION PRÉOCCUPANTE DU PILOTAGE ACADÉMIQUE

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Des alertes syn­di­cales récentes concer­nant le fonc­tion­ne­ment de l’académie de Rennes ont mis en lumière des ten­sions mana­gé­riales impor­tantes tou­chant les per­son­nels d’inspection et d’encadrement.

Le SNCI-FO prend acte de la gra­vi­té des élé­ments signa­lés et tient à expri­mer sa soli­da­ri­té avec les col­lègues concer­nés. Les per­son­nels d’inspection et d’encadrement, comme tous les agents publics, doivent béné­fi­cier d’un envi­ron­ne­ment pro­fes­sion­nel res­pec­tueux de leur san­té, de leur digni­té et de leurs mis­sions.

Mais au-delà du seul cas ren­nais, cette situa­tion appelle une ana­lyse plus pro­fonde.

Une crise qui dépasse les comportements individuels

Il serait ten­tant de réduire cette affaire à une dérive per­son­nelle ou à une dif­fi­cul­té rela­tion­nelle loca­li­sée. Ce serait une erreur.

Depuis plu­sieurs années, les corps d’inspection constatent une trans­for­ma­tion pro­gres­sive du fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel des aca­dé­mies :

  • ver­ti­ca­li­sa­tion crois­sante des chaînes de déci­sion ;
  • affai­blis­se­ment des espaces de régu­la­tion col­lec­tive ;
  • mul­ti­pli­ca­tion des dis­po­si­tifs de repor­ting ;
  • pilo­tage par objec­tifs et indi­ca­teurs ;
  • pres­sion accrue sur les cadres inter­mé­diaires ;
  • remise en cause impli­cite des équi­libres fonc­tion­nels his­to­riques.

Dans ce contexte, les per­son­nels d’ins­pec­tion voient évo­luer pro­fon­dé­ment leur posi­tion pro­fes­sion­nelle. Leur rôle tend de plus en plus à être pen­sé non comme celui d’autorités péda­go­giques dis­po­sant d’une exper­tise propre, mais comme celui d’opérateurs char­gés de décli­ner ter­ri­to­ria­le­ment des orien­ta­tions natio­nales et aca­dé­miques dans des délais et sous des contraintes de per­for­mance tou­jours plus fortes.

Cette évo­lu­tion n’est pas neutre.

Elle fra­gi­lise les col­lec­tifs de tra­vail, brouille les res­pon­sa­bi­li­tés hié­rar­chiques et place les per­son­nels d’inspection dans des ten­sions pro­fes­sion­nelles crois­santes.

Le développement des risques psychosociaux chez les cadres n’est plus marginal

Les faits évo­qués dans l’académie de Rennes ren­voient éga­le­ment à une réa­li­té désor­mais bien iden­ti­fiée : les risques psy­cho­so­ciaux touchent aus­si les per­son­nels d’encadrement et les corps d’inspection.

Long­temps, l’institution a abor­dé ces ques­tions prin­ci­pa­le­ment sous l’angle des per­son­nels ensei­gnants ou admi­nis­tra­tifs. Pour­tant, les trans­for­ma­tions liées à l’ex­pen­sion du nou­veau mana­ge­ment public affectent éga­le­ment les cadres :

  • iso­le­ment déci­sion­nel ;
  • injonc­tions contra­dic­toires ;
  • sur­charge infor­ma­tion­nelle ;
  • dilu­tion des res­pon­sa­bi­li­tés ;
  • pres­sion per­ma­nente sur les résul­tats ;
  • exten­sion conti­nue des mis­sions.

Le SNCI-FO rap­pelle que l’employeur public a une obli­ga­tion de pro­tec­tion de la san­té phy­sique et men­tale des agents, y com­pris des per­son­nels d’encadrement supé­rieur. Les accords rela­tifs à la pré­ven­tion des risques psy­cho­so­ciaux dans la fonc­tion publique ne peuvent res­ter des réfé­rences pure­ment for­melles.

Rennes n’est probablement pas une exception

Les remon­tées pro­ve­nant de plu­sieurs aca­dé­mies montrent que les ten­sions mana­gé­riales ne se limitent pas à une seule situa­tion ter­ri­to­riale (article concer­nant le rec­teur de la Réunion).

Dans de nom­breux ter­ri­toires appa­raissent :

  • des formes de gou­ver­nance de plus en plus cen­tra­li­sées ;
  • une mar­gi­na­li­sa­tion des espaces de concer­ta­tion pro­fes­sion­nelle ;
  • une fra­gi­li­sa­tion des fonc­tions inter­mé­diaires ;
  • une pres­sion crois­sante sur les orga­ni­sa­tions du tra­vail ;
  • une dif­fi­cul­té gran­dis­sante à arti­cu­ler loyau­té ins­ti­tu­tion­nelle et auto­no­mie pro­fes­sion­nelle.

Ces évo­lu­tions s’inscrivent dans un mou­ve­ment plus large de trans­for­ma­tion de l’action publique enga­gé depuis plu­sieurs années dans l’ensemble de la fonc­tion publique : culture du résul­tat, pilo­tage par la per­for­mance, ratio­na­li­sa­tion des struc­tures, mana­ge­ment ins­pi­ré des stan­dards du sec­teur pri­vé.

L’Éducation natio­nale n’échappe pas à cette logique.

Défendre les personnels, mais aussi interroger le système

Le rôle d’une orga­ni­sa­tion syn­di­cale ne peut se limi­ter à gérer au cas par cas les consé­quences les plus visibles de ces dérives. Il consiste éga­le­ment à ana­ly­ser les méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels qui les rendent pos­sibles.

Le SNCI-FO consi­dère que les dif­fi­cul­tés ren­con­trées aujourd’hui par de nom­breux per­son­nels d’inspection ne relèvent pas seule­ment de situa­tions indi­vi­duelles. Elles tra­duisent une trans­for­ma­tion pro­fonde du gou­ver­ne­ment des aca­dé­mies et de la place accor­dée aux corps d’inspection dans le pilo­tage du sys­tème édu­ca­tif.

C’est pour­quoi le SNCI-FO a sai­si le minis­tère afin d’alerter sur :

  • les consé­quences des nou­velles moda­li­tés de gou­ver­nance aca­dé­mique ;
  • la dégra­da­tion des condi­tions d’exercice des per­son­nels d’inspection ;
  • les risques psy­cho­so­ciaux aux­quels sont expo­sés les cadres ;
  • la néces­si­té de pré­ser­ver les équi­libres fonc­tion­nels indis­pen­sables au bon fonc­tion­ne­ment du ser­vice public d’éducation.

Les per­son­nels d’inspection ne peuvent être dura­ble­ment consi­dé­rés comme de simples relais d’exécution sou­mis à des logiques de pilo­tage tou­jours plus ver­ti­cales.

La qua­li­té du ser­vice public d’éducation sup­pose au contraire des cadres recon­nus dans leur exper­tise pro­fes­sion­nelle, res­pec­tés dans leurs mis­sions et pro­té­gés dans leurs condi­tions de tra­vail.