DÉCLASSEMENT DES CADRES DE LA FONCTION PUBLIQUE : UNE ALERTE MAJEURE, UNE MOBILISATION SYNDICALE NÉCESSAIRE !

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Dans une période où les réformes s’enchaînent au nom de la per­for­mance, de l’agilité et du pilo­tage par objec­tifs, les cadres de la fonc­tion publique — et par­ti­cu­liè­re­ment les per­son­nels d’inspection — font face à un pro­ces­sus insi­dieux de déclas­se­ment, sou­vent peu nom­mé, mais lar­ge­ment vécu.

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Une réalité multiforme

Le déclas­se­ment ne se réduit pas à un simple res­sen­ti sub­jec­tif. Il s’ancre dans des évo­lu­tions concrètes et struc­tu­relles qui affectent la situa­tion pro­fes­sion­nelle des cadres à plu­sieurs niveaux :

  • Stag­na­tion ou régres­sion du trai­te­ment indi­ciaire, gel du point d’indice pen­dant une décen­nie, primes de plus en plus impor­tantes mais non coti­sables (notam­ment avec le RIFSEEP), creu­sant les inéga­li­tés internes et affai­blis­sant les droits à pen­sion.

  • Res­pon­sa­bi­li­tés accrues, sou­vent sans com­pen­sa­tion : pilo­tage de dis­po­si­tifs lourds (inclu­sion, éva­lua­tion, trans­for­ma­tion numé­rique), accom­pa­gne­ment de réformes suc­ces­sives sans moyens adap­tés, exi­gences accrues des direc­tions dépar­te­men­tales et aca­dé­miques.

  • Perte d’autonomie pro­fes­sion­nelle, limi­ta­tion de l’expertise au pro­fit d’un pilo­tage ges­tion­naire des­cen­dant. Les ins­pec­teurs sont de plus en plus som­més de faire appli­quer des consignes plu­tôt que de construire des poli­tiques édu­ca­tives locales fon­dées sur l’analyse des besoins.

  • Écla­te­ment des col­lec­tifs de tra­vail, iso­le­ment crois­sant, frag­men­ta­tion des tâches et pres­sion à la réac­ti­vi­té immé­diate. Ce sont là les mar­queurs du nou­veau mana­ge­ment public, qui impose aux cadres de fonc­tion­ner comme rouages plu­tôt que comme acteurs stra­té­giques du ser­vice public.

Un déclassement structurel

Les tra­vaux uni­ver­si­taires de Danièle Lin­hart, Roland Gori, Gérard Dumé­nil et Domi­nique Lévy, Alain Bihr, ou Erik Olin Wright per­mettent de mettre en pers­pec­tive ces trans­for­ma­tions.

Lin­hart décrit la mise en insé­cu­ri­té per­ma­nente des cadres, à qui l’on impose de s’adapter sans cesse, au nom de l’innovation ou du chan­ge­ment. Gori parle d’un monde “sans esprit”, où la logique comp­table prime sur le sens du tra­vail. Dumé­nil et Lévy montrent com­ment les muta­tions éco­no­miques et la recherche de ren­ta­bi­li­té accrue ont désta­bi­li­sé l’équilibre anté­rieur entre tra­vail, recon­nais­sance et condi­tions de vie. Bihr met en évi­dence l’éclatement des classes moyennes sala­riées, dont une par­tie voit ses repères et sécu­ri­tés tra­di­tion­nels s’effondrer. Quant à Wright, il rap­pelle que les cadres sont dans une posi­tion ambi­va­lente, res­pon­sables d’équipes et por­teurs d’obligations, tout en étant eux-mêmes pla­cés sous une contrainte hié­rar­chique forte et dépos­sé­dés de toute marge stra­té­gique.

Autre­ment dit : le déclas­se­ment des cadres n’est pas un acci­dent. Il est une consé­quence directe des logiques de ges­tion fon­dées sur l’optimisation à court terme, la pres­sion sur les coûts et l’instrumentalisation du tra­vail. Ces logiques, long­temps domi­nantes dans le sec­teur pri­vé, se sont dif­fu­sées dans la sphère publique à tra­vers les “réformes ” suc­ces­sives de l’État.

Dans la fonction publique, le paradoxe est total

Les cadres sont cen­sés garan­tir la conti­nui­té et la cohé­rence du ser­vice public, por­ter les valeurs de l’État, incar­ner les fina­li­tés des poli­tiques édu­ca­tives, cultu­relles ou sociales. Or, ils sont de plus en plus contraints à gérer la pénu­rie, mettre en œuvre des injonc­tions contra­dic­toires et renon­cer à leur rôle de réflexion stra­té­gique. Ils sont ain­si dépos­sé­dés du sens de leur mis­sion.

Dans l’Éducation natio­nale, les per­son­nels d’inspection en sont un exemple éclai­rant : ils doivent à la fois contrô­ler, conseiller, mettre en œuvre les réformes, gérer les ten­sions de ter­rain, tout en subis­sant un appau­vris­se­ment de leur cadre sta­tu­taire et des marges d’initiative de plus en plus étroites.

Le SNCI-FO alerte et agit !

Depuis sa créa­tion, le SNCI-FO alerte sur cette dyna­mique de déclas­se­ment. Ce n’est pas qu’une ques­tion sala­riale — bien qu’elle soit cen­trale —, c’est aus­si une ques­tion de recon­nais­sance, de sta­tut et de sens. Nous reven­di­quons :

  • Une reva­lo­ri­sa­tion indi­ciaire signi­fi­ca­tive et durable ;
  • La réin­té­gra­tion des primes dans le trai­te­ment pour garan­tir des droits sociaux pleins et entiers ;
  • Le res­pect du Sta­tut géné­ral de la fonc­tion publique, mena­cé par les logiques contrac­tuelles, les entre­tiens d’évaluation et la confu­sion des rôles ;
  • Une redé­fi­ni­tion des mis­sions des cadres, qui per­mette de sor­tir de la ges­tion de crise per­ma­nente pour retrou­ver un pilo­tage éman­ci­pé du court-ter­misme ges­tion­naire.

Nous agis­sons éga­le­ment pour que les per­son­nels d’inspection retrouvent la sou­ve­rai­ne­té sur leur tra­vail, notam­ment par la remise en place d’instances pari­taires véri­tables, garantes d’un dia­logue pro­fes­sion­nel fon­dé sur le Sta­tut et la col­lé­gia­li­té, et non sur la sou­mis­sion à la hié­rar­chie directe.

Nous appe­lons l’ensemble des col­lègues à faire de ce com­bat un axe cen­tral des élec­tions pro­fes­sion­nelles 2026 : car défendre les cadres, c’est défendre un ser­vice public qui a du sens, qui pro­tège, qui construit l’avenir.