« Je me sens seul.e, je crois que je suis le/la seul.e à ressentir ça. »
Ce témoignage, souvent entendu par la sociologue Danièle Linhart, pourrait tout aussi bien provenir de personnels de l’Éducation nationale. De personnels d’inspection. De nous.
Dans un entretien limpide, la sociologue décrypte les mécanismes du management néolibéral qui gangrènent le monde du travail. Ses analyses, fondées sur des décennies de recherche, résonnent particulièrement avec la réalité des personnels d’inspection. Car l’Éducation nationale n’est pas une exception : elle est aujourd’hui pleinement soumise au nouveau management public (NMP).
L’individualisation : un outil de mise au pas
Linhart le rappelle : “la personnalisation des objectifs et des évaluations isole les travailleurs, détruit les collectifs, nourrit la concurrence et le mal-être.“
C’est exactement ce que subissent les personnels d’inspection.
La logique du RIFSEEP, des lettres de mission individuelles, des entretiens professionnels annualisés, n’est pas neutre : elle met les collègues en concurrence pour leur rémunération comme pour leur mobilité, indexe la reconnaissance sur l’adhésion aux injonctions, et transforme l’encadrement en classe managériale atomisée.
Cette architecture de l’individualisation n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit d’une cogestion entre le ministère et certaines organisations syndicales, complices de cette dérive.
Perte de sens : réformes à flux tendu, réalité ignorée
“Le travail perd son sens quand il ne répond plus aux besoins des autres, mais aux exigences court-termistes de rentabilité “, dit Linhart.
Dans l’Éducation nationale, le changement perpétuel se matérialise par les réformes qui s’enchaînent. Les dispositifs, les plans, naissent et meurent sans suivi sérieux, d’autres s’installent sans prise avec le réel, sans prise avec le terrain, dans l’unique perspective comptable.
La multiplication des dispositifs (NEFLE, PIAL, PAS, CNR éducation, pacte enseignant…), sans qu’ils soient issus d’un diagnostic partagé par les personnels d’inspection, affaiblit notre expertise et désorganise l’action éducative.
Le “bon inspecteur” : management par la subjectivité
Linhart note : “Le salarié idéal n’est plus celui qui maîtrise son métier, mais celui qui sait “se remettre en question”, est “loyal”, “résilient”, “ouvert “et “apte au bonheur”. “
Le “bon inspecteur”, aujourd’hui, n’est pas celui qui connaît les textes, qui soutient les équipes, qui assure la qualité du service public, mais celui qui “porte les réformes”, “sait faire preuve d’agilité”.
C’est une inversion dangereuse : la subjectivité devient critère d’évaluation, la loyauté remplace la compétence, et la “bonne personne” remplace le bon professionnel.
Une prolétarisation masquée des cadres de la fonction publique
L’un des apports les plus lucides de Danièle Linhart est de montrer que le management moderne ne se contente pas de contraindre : il “prolétarise”. Autrement dit, il prive les cadres de la maîtrise de leur travail, en les soumettant à des procédures rigides, des objectifs déconnectés de leur expertise, et à un contrôle constant.
Les personnels d’inspection ne sont pas épargnés.
Derrière le discours valorisant leur rôle stratégique, les inspecteurs et inspectrices sont de plus en plus cantonnés à des fonctions d’exécution, tenus à distance de l’élaboration des politiques éducatives, et réduits à faire appliquer des réformes conçues sans eux.
La dépossession du savoir professionnel, au cœur de la prolétarisation, touche aussi les cadres : leurs compétences pédagogiques, leur connaissance du terrain, leur liberté d’analyse sont peu à peu subordonnées à des logiques descendantes, standardisées et technocratiques.
Ce glissement s’accompagne d’une tension permanente : on exige des personnels d’inspection qu’ils incarnent l’engagement, l’expertise et l’adhésion, tout en les plaçant dans des environnements où leur marge d’autonomie s’amenuise. C’est l’un des paradoxes les plus violents du nouveau management public : faire semblant de responsabiliser, tout en dépossédant.
Colonisation de l’intime : quand la loyauté devient un devoir moral
Le management moderne ne se contente pas d’organiser le travail : il s’immisce dans les émotions, les affects, les aspirations.
Dans l’Éducation nationale, on valorise l’enthousiasme, on sanctionne le doute, on invoque la bienveillance pour masquer les contraintes.
Ce discours flou, pseudo-psychologique, occulte les rapports de pouvoir et rend coupable celui ou celle qui simplement questionne. La souffrance devient un défaut personnel, un manque d’adaptation, et non le produit d’un système.
DASEN, Recteurs : les entrepreneurs du public
Les directions départementales et académiques jouent désormais le rôle décrit par Linhart : celui des “entrepreneurs du management”, qui appliquent des directives sans prise avec le terrain, souvent sans expertise pédagogique réelle, avec une mission claire : faire appliquer, motiver, contrôler, et imposer les objectifs d’en haut.
L’exemple de la carte scolaire dans le premier degré est emblématique : les décisions de fermetures ou d’ouvertures de classes obéissent de plus en plus fréquemment à des logiques strictement comptables, parfois au mépris des réalités pédagogiques locales.
Les équipes d’écoles, les IEN, les parents d’élèves, ne sont pas écoutés. Ce n’est plus l’intérêt des élèves, qui prime, mais le respect de ratios, de seuils, de marges de manœuvre budgétaires.
Les DASEN et les Recteurs, de moins en moins reconnus comme des acteurs pédagogiques, apparaissent aujourd’hui avant tout comme les vecteurs d’un pilotage principalement administratif, souvent éloigné des réalités de terrain.
Un management public copié du privé : le NMP en action
Ce que Danièle Linhart décrit dans les entreprises, nous le vivons dans le service public. Cela porte un nom : le Nouveau Management Public.
Ses caractéristiques ?
- inflation évaluative,
- pilotage par objectifs,
- déresponsabilisation collective,
- multiplication des applications numériques et des procédures,
- sous-traitance de l’expertise à des cabinets privés,
- méfiance structurelle envers les agents publics.
Dans l’Éducation nationale, cela se traduit par l’obsession du “pilotage”, l’assignation d’indicateurs quantitatifs, la défiance envers les corps intermédiaires, l’instrumentalisation des corps d’inspection.
Un modèle insoutenable… mais combattu
Le modèle que décrit Danièle Linhart n’est pas une fatalité. Mais il ne changera pas sans analyse critique et engagement syndical.
Le SNCI-FO alerte, depuis sa création, sur les risques du management néolibéral appliqué à l’Éducation nationale :
- disqualification des métiers,
- perte de sens,
- souffrance au travail,
- crise du recrutement.
Pour nous, personnels d’inspection, il est temps de dire non
Dire non à l’individualisation, à la mise en concurrence, à la perte de sens, à l’injonction à l’enthousiasme.
Dire oui à la coopération, à l’analyse collective, à la revalorisation du statut, au respect de notre expertise.
Parce que le travail a un sens.
Parce que notre engagement mérite mieux.
Parce que nous ne sommes pas les bras armés d’un pouvoir managérial déconnecté.
Nous sommes les garants du rôle social de l’École publique.