Le ministère vient de publier le « référentiel métier des directrices et directeurs d’école ». Présenté comme un texte de clarification des missions, il constitue en réalité une étape supplémentaire dans une transformation plus profonde de l’école primaire et de son administration territoriale.
À travers ce texte se dessine une orientation désormais cohérente et assumée : autonomie accrue des écoles, pilotage par les résultats, responsabilisation locale des équipes et renforcement des fonctions managériales du directeur d’école. Cette évolution s’inscrit pleinement dans les logiques du nouveau management public appliquées depuis plusieurs années à l’Éducation nationale.
Le SNCI-FO, avec la FNEC FP-FO et le SNUDI-FO, s’est opposé à ce texte au CSA ministériel.
Un texte qui dépasse largement la question de la direction d’école
Le débat ne porte pas uniquement sur les missions des directeurs. Ce référentiel modifie en profondeur l’équilibre historique de l’école primaire.
Le texte attribue au directeur un rôle explicite de « pilotage pédagogique » fondé sur l’analyse des résultats des élèves, l’identification de priorités locales et l’organisation de l’action pédagogique au niveau de l’école. Il étend également son autorité fonctionnelle en matière d’organisation du service, de répartition des classes et de coordination des personnels.
Autrement dit, le directeur n’est plus seulement présenté comme un coordonnateur pédagogique et administratif : il devient progressivement un pilote local chargé de mettre en œuvre les politiques éducatives à l’échelle de l’établissement.
Cette logique n’est pas nouvelle. Elle renvoie directement aux conceptions anglo-saxonnes du school leadership, développées notamment dans les academy schools britanniques, où l’établissement devient l’unité centrale du pilotage éducatif. Ce modèle repose sur trois piliers : autonomie locale, évaluation permanente et responsabilisation des équipes à partir d’objectifs de résultats.
Les évaluations nationales, les évaluations d’école, l’individualisation croissante des rémunérations et désormais ce référentiel participent d’une même cohérence : celle d’un pilotage par la performance inspiré du nouveau management public.
Une remise en cause implicite des missions des IEN
Le point le plus préoccupant est ailleurs : ce référentiel fragilise directement les missions des inspecteurs de l’éducation nationale du premier degré.
Dans l’organisation actuelle du premier degré, l’IEN de circonscription est responsable du pilotage pédagogique territorial. Il garantit la cohérence pédagogique, accompagne les équipes, organise la formation, impulse les priorités nationales et académiques.
Or le référentiel introduit un niveau intermédiaire de pilotage au sein même de chaque école.
Derrière les formulations du texte apparaît une évolution profonde : le centre du pilotage pédagogique glisse progressivement de la circonscription vers l’établissement scolaire.
Cette évolution n’est pas anodine. Elle remet en cause l’organisation territoriale même du premier degré.
La circonscription du premier degré n’est pas un simple échelon administratif. Elle constitue aujourd’hui le cadre territorial de cohérence pédagogique, d’accompagnement des équipes et de mise en œuvre des politiques éducatives.
Affaiblir ce niveau au profit d’un pilotage école par école revient à fragmenter le fonctionnement du service public d’éducation.
Une réponse hors-sol face aux difficultés réelles de l’école
Ce référentiel intervient alors que les écoles et les circonscriptions connaissent une dégradation continue de leurs conditions d’exercice :
- inclusion scolaire généralisée sans moyens médico-sociaux adaptés ;
- suppressions de postes ;
- crise du remplacement ;
- surcharge administrative ;
- multiplication des dispositifs ;
- tensions croissantes avec les familles ;
- difficultés d’exercice des directeurs comme des IEN.
Or le texte n’apporte aucune réponse concrète à ces difficultés.
Il ne crée ni temps, ni moyens, ni personnels supplémentaires.
En revanche, il renforce les logiques de pilotage local, de responsabilisation des équipes et d’organisation managériale du travail.
Défendre l’école primaire et ses cadres collectifs
Pour le SNCI-FO, le fonctionnement de l’école primaire repose sur plusieurs équilibres essentiels :
- le travail collectif des équipes pédagogiques ;
- le rôle du conseil des maîtres ;
- la cohérence pédagogique assurée par l’IEN de circonscription ;
- l’existence d’un service déconcentré territorial structuré autour des circonscriptions du premier degré.
Transformer progressivement les directeurs en managers locaux et déplacer le pilotage vers l’établissement conduit mécaniquement à fragiliser ces équilibres.
L’expérience des systèmes inspirés du nouveau management public montre pourtant les limites de ces politiques : intensification de la pression sur les personnels, accroissement des inégalités territoriales et résultats très discutés sur la réussite des élèves.
Le SNCI-FO continuera donc à défendre une autre conception de l’école primaire : une école fondée sur la coopération professionnelle, sur des moyens renforcés et sur un pilotage pédagogique territorial garant de l’égalité au sein de l’École publique.