Dans Success. L’industrialisation du mensonge (éditions Les Liens qui Libèrent), le sociologue et philosophe Raphaël Liogier propose une analyse radicale de notre époque : une société qui ne croit plus réellement à ses valeurs mais qui les met en scène avec d’autant plus d’insistance. Liberté, égalité, réussite, bonheur, travail… tout subsiste, mais sous forme de fiction. Chacun.e sait que c’est faux, et pourtant chacun.e défend ce faux-semblant, faute de pouvoir mettre autre chose à la place.
Cette lecture trouve un écho dans les préoccupations portées par le SNCI-FO : pilotage par les chiffres, performance évaluée par indicateurs, dégradation du sens du travail, management par la peur de l’exclusion, et désormais irruption de l’intelligence artificielle comme nouvel horizon supposément salvateur.
De la « qualité » à la quantité : quand le chiffre fabrique de fausses valeurs
Au cœur de la thèse de Raphaël Liogier se trouve un renversement décisif. Contrairement à une critique classique de la quantification, le problème n’est pas que la qualité serait réduite à la quantité. Le problème est plus profond : nous ne croyons plus à la qualité, au sens de ce qui a une valeur intrinsèque, non mesurable. Dès lors, ce sont les quantités massives qui fabriquent artificiellement de la « qualité ».
Nombre de vues, volume de publications, indicateurs de performance, classements, évaluations chiffrées : l’effet de masse produit une impression de légitimité. Le chiffre agit comme un « coup de massue » qui sidère l’esprit critique. Ce n’est pas parce qu’une action est juste, pertinente ou utile qu’elle est valorisée, mais parce qu’elle est visible, massive, comptable.
Ce mécanisme est au cœur du nouveau management public : on ne cherche plus à améliorer réellement le service public, mais à produire des traces chiffrées de performance. La quantité devient un substitut de sens. L’indicateur remplace le jugement professionnel.
Le mensonge structurel : faire semblant de croire
Liogier ne parle pas d’un mensonge classique, destiné à cacher une vérité. Il décrit un mensonge structurel, inédit dans l’histoire : un mensonge que tout le monde connaît, mais que tout le monde entretient.
Nous savons que les discours officiels sur la réussite, l’égalité des chances, le mérite ou l’autonomie sont largement déconnectés du réel. Mais comme il n’existe plus de récit collectif crédible, nous continuons à jouer le jeu. Le mensonge devient une exigence morale paradoxale : ce qui est sanctionné, ce n’est pas de mentir, mais de laisser apparaître la fiction comme telle.
Dans ce système, il faut :
- faire comme si l’on croyait pleinement à ce que l’on affirme ;
- ne jamais laisser voir le doute ou la critique ;
- crier plus fort lorsque la fiction vacille pour la renforcer ;
- afficher en permanence des valeurs auxquelles on ne croit plus vraiment.
C’est ce mécanisme qui selon l’auteur nourrit la défiance envers les institutions, tout en les maintenant artificiellement debout.
Le travail comme mise en scène
Le travail occupe une place centrale dans cette société du success. Mais il ne s’agit plus du travail comme activité porteuse de sens ou d’utilité sociale. L’emploi devient un produit de fiction, un marqueur d’inclusion ou d’exclusion.
Avoir un emploi, ce n’est plus produire de la richesse ou contribuer à l’intérêt général : c’est être “dans le système”. Ne pas en avoir, ou en contester les finalités, expose au risque d’exclusion symbolique. La peur du déclassement impose le silence et la soumission.
Paradoxalement, alors que le travail perd de son poids réel dans la production de richesse (au profit du capital), il devient plus central encore dans la mise en scène sociale. Il faut se dire heureux de travailler, se montrer engagé, performant, adaptable – même lorsque le sens disparaît.
C’est là que Liogier situe l’origine profonde du burnout : non comme simple surcharge de travail, mais comme maladie ontologique. Une question silencieuse surgit : « Qu’est-ce que je fais là ? » Lorsque le travail n’est plus relié à une finalité compréhensible, la fatigue devient existentielle.
Intelligence artificielle : le nouveau fétiche
Dans ce vide de sens, l’intelligence artificielle occupe une place singulière. Liogier montre comment elle tend à être divinisée : on lui prête une intelligence supérieure, une rationalité pure, parfois même une forme de conscience.
Cette fascination n’est pas neutre. Elle révèle notre propre désarroi : ne croyant plus à notre capacité collective à produire du sens, nous projetons cette capacité sur des systèmes techniques. L’IA devient le nouvel horizon de légitimation : ce qui est décidé par l’algorithme serait nécessairement objectif, rationnel, indiscutable.
Dans le nouveau management public, cette logique est déjà à l’œuvre : automatisation des décisions, pilotage par données, réduction des situations humaines à des corrélations statistiques. Les professionnels deviennent des profils, des variables, des flux à optimiser.
Le risque est majeur : substituer la logique algorithmique au jugement professionnel, et renforcer encore le mensonge structurel sous couvert de neutralité technologique.
Une société en burnout
Pour Raphaël Liogier, le constat est sans appel : ce n’est pas seulement les individus qui sont épuisés, c’est la société elle-même. Une société qui fait semblant de croire à ce qu’elle ne croit plus, qui confond visibilité et valeur, quantité et qualité, performance et sens.
Résister à ce système ne passe pas par une nouvelle morale imposée d’en haut, ni par une surenchère d’indicateurs. Cela suppose de réhabiliter ce qui échappe au chiffre : le jugement, le temps long, le collectif, la finalité du travail.
Pour les personnels d’inspection, cette analyse éclaire puissamment les tensions actuelles : injonctions contradictoires, inflation des procédures, perte de sens, dégradation du métier. Elle invite à refuser la confusion entre pilotage et gouvernance, entre évaluation et contrôle, entre modernisation et déshumanisation.
À l’heure où le discours managérial promet toujours plus de performance et de « réussite », Liogier nous rappelle une évidence dérangeante : une société qui se condamne à faire semblant d’être heureuse se condamne, au fond, à ne pas l’être.