
Albert Ogien, Désacraliser le chiffre dans l’évaluation du secteur public, Éditions Quæ, coll. « Sciences en questions », 2013, 119 p.
Le chiffre comme instrument de gouvernement
Comment le chiffre est-il devenu l’instrument central du gouvernement des administrations publiques ? C’est à cette question qu’Albert Ogien, sociologue au CNRS et directeur du Centre d’étude des mouvements sociaux à l’EHESS, répond dans ce texte bref et décisif.
Son argument est simple dans son énoncé, radical dans ses implications. Depuis l’entrée en vigueur de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) en 2006, la décision publique a été progressivement soumise à une logique de résultat qui confond deux réalités fondamentalement différentes : l’évaluation comme jugement professionnel et l’évaluation comme technique de gestion. Ce glissement n’est pas un simple ajustement organisationnel. Il transforme la nature même du travail dans les services publics en réduisant ce qui compte à ce qui se mesure.
Une critique rigoureuse d’une évidence devenue invisible
Ce qui rend le travail d’Ogien particulièrement précieux, c’est qu’il ne se contente pas de dénoncer. Il analyse les mécanismes par lesquels la quantification a conquis une légitimité quasi indiscutée dans le pilotage des politiques publiques — au point d’apparaître comme une évidence rationnelle là où elle constitue en réalité un choix politique.
La LOLF, présentée en son temps comme une modernisation de la gestion de l’État, a introduit dans toutes les administrations une culture de la performance fondée sur des indicateurs chiffrés : taux, ratios, cibles, palmarès. Le principe est séduisant dans sa simplicité — rendre les administrations « responsables » de leurs résultats — mais Ogien en montre les effets pervers avec une précision documentée.
Le premier effet est ce qu’on pourrait appeler la substitution : l’indicateur ne mesure plus l’activité, il devient l’activité. L’agent public cesse de poursuivre la finalité de son travail pour atteindre la cible qui en tient lieu. Ce phénomène, bien connu sous le nom de loi de Goodhart — « Quand une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure » —, est ici analysé dans ses manifestations concrètes au sein des services publics français.
Le second effet est la déqualification du jugement professionnel. Lorsque la valeur d’un travail s’apprécie à l’aune d’un tableau de bord, l’expertise, l’expérience, le discernement — tout ce qui constitue la compétence d’un professionnel — cède la place à la conformité aux indicateurs. Le professionnel n’est plus juge de son travail : il en est l’exécutant mesuré.
Ce que les personnels d’inspection reconnaîtront
Ce qu’Ogien décrit à partir de la recherche scientifique et du secteur social, les personnels d’inspection de l’Éducation nationale le reconnaîtront sans peine dans leur propre quotidien professionnel.
Les indicateurs qui se substituent à l’analyse : le taux de réussite aux examens comme mesure de la qualité d’un établissement, le nombre de visites comme indicateur de l’activité d’un inspecteur, les statistiques de formation continue comme preuve de l’accompagnement des enseignants.
Les tableaux de bord qui absorbent le temps de terrain : la multiplication des remontées d’information, des enquêtes nationales, des bilans d’activité qui mobilisent une énergie croissante au détriment du travail de fond — l’observation, l’analyse pédagogique, l’accompagnement individualisé, la réflexion collective.
La quantification qui évacue le jugement expert : quand l’inspecteur est invité à cocher des cases plutôt qu’à rédiger une analyse, à alimenter un système d’information plutôt qu’à produire une réflexion professionnelle, c’est la valeur même de l’inspection qui est en jeu.
Ce n’est pas un fantasme corporatiste. C’est une transformation documentée, que la sociologie du travail observe dans l’ensemble des professions du secteur public depuis deux décennies.
Une exigence démocratique, pas un réflexe défensif
L’un des apports essentiels d’Ogien est de replacer cette critique dans une perspective proprement politique. La résistance à la quantification managériale n’est pas le fait d’agents publics soucieux de conserver leurs prérogatives. C’est une exigence démocratique.
Car la délégation du jugement à des indicateurs chiffrés n’est pas neutre sur le plan des valeurs. Elle suppose une définition de ce qui vaut — de ce qui mérite d’être compté — qui est toujours le résultat d’un choix. Un choix qui, dans le contexte du nouveau management public, est rarement celui des professionnels de terrain, ni des citoyens, mais des concepteurs de dispositifs gestionnaires.
En désacralisant le chiffre — en montrant qu’il n’est pas la réalité mais une représentation partielle et construite de la réalité —, Ogien rend visible ce qui avait été rendu invisible : le fait que gouverner par les indicateurs, c’est gouverner par des valeurs implicites déguisées en neutralité technique.
Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant
Le SNCI-FO défend depuis sa création une conception de l’inspection fondée sur le jugement professionnel, l’expertise disciplinaire et pédagogique, et l’indépendance intellectuelle des personnels. Cette position n’est pas nostalgique : elle est étayée par des travaux comme celui d’Ogien, qui montrent ce que l’on perd — concrètement, institutionnellement, démocratiquement — lorsqu’on soumet des métiers de jugement à des logiques de mesure.
À l’heure où les projets de réforme des corps d’inspection multiplient les références à la « performance », au « pilotage par les résultats » et à l’« évaluation des évaluateurs », ce livre court — 119 pages — donne les mots justes pour nommer ce qui est en train de se jouer. Et pour y résister avec des arguments.
Albert Ogien, Désacraliser le chiffre dans l’évaluation du secteur public, Éditions Quæ, coll. « Sciences en questions », 2013, 119 p.
Disponible en librairie et sur le site des Éditions Quæ.