Un ouvrage récent (Baptiste Giraud, Des syndicats dociles ?, PUL, 2026) montre comment les dispositifs de dialogue social peuvent transformer les syndicalistes en partenaires institutionnalisés plutôt qu’en contestataires. Mais le cas des personnels d’inspection de l’Éducation nationale révèle un phénomène plus radical encore que cette domestication : la disparition pure et simple du dialogue lui-même. D’une part, la loi du 6 août 2019 a vidé les CAP de leurs compétences sur les actes individuels ; le mouvement des personnels d’inspection se déroule désormais en dehors de tout contrôle syndical du processus dans son intégralité, la CAPN n’étant plus que l’ombre d’elle même. D’autre part, au CSA ministériel, l’arrêté du 15 octobre 2024 sur l’évaluation des inspecteurs a été publié malgré un rejet exprimé par cinq organisations syndicales sur six (vote contre de FO et de la FSU), un simple verrou de règlement intérieur — l’exigence d’une unanimité contre pour imposer un réexamen — suffisant à neutraliser cette opposition pourtant manifeste. Sur les deux terrains, individuel et collectif, le constat est identique : la voix des représentants des personnels d’inspection ne pèse plus sur les décisions qui les concernent. Le SNCI-FO en tire une revendication claire : la restauration de prérogatives paritaires réellement contraignantes, et non d’un dialogue social de pure forme.
–
Le processus de domestication consubstanciel au dialogue social
La thèse de Baptiste Giraud
Dans Des syndicats dociles ? Ce que le dialogue social fait au syndicalisme (Presses universitaires de Lyon, 2026), Baptiste Giraud, politiste au Laboratoire d’économie et de sociologie du travail (Aix-Marseille Université), interroge un phénomène que tout observateur du syndicalisme contemporain a pu pressentir sans toujours le nommer : la multiplication des dispositifs institutionnalisés de concertation transforme-t-elle les délégués syndicaux en gestionnaires associés des politiques qu’ils étaient censés contester ? L’ouvrage part d’une question simple dans sa formulation et redoutable dans ses implications — dans quelle mesure les dispositifs du dialogue social en entrerpises ont-ils transformé les syndicalistes pour en faire des partenaires sociaux, et quelles résistances cette injonction politique rencontre-t-elle encore.
Précisons d’emblée le cadre dans lequel s’inscrit cette parution, par souci de rigueur intellectuelle : l’ouvrage a fait l’objet d’une soirée de lancement co-organisée par les Presses universitaires de Lyon et l’Union départementale CGT du Rhône. Cette circonstance éditoriale n’enlève rien à la valeur du travail scientifique sous-jacent — Giraud est un chercheur reconnu, dont les travaux sur les pratiques des délégués syndicaux et les mutations structurelles du syndicalisme français sont mobilisés depuis plusieurs années dans le débat académique sur les relations professionnelles. Mais elle invite à s’approprier la grille de lecture qu’il propose plutôt que la lecture militante qu’une organisation tierce pourrait en faire. C’est cette grille de lecture, et non l’ouvrage en tant que tel, qui nous intéresse ici.
La thèse de la domestication n’est pas nouvelle dans la sociologie du travail ; ce qui en renouvelle l’intérêt, c’est la manière dont Giraud articule l’analyse des pratiques concrètes des négociateurs syndicaux — leurs arbitrages, leurs apprentissages, leurs compromis successifs — avec une lecture politique de la fonction que remplit, pour l’employeur ou pour l’État, l’existence même d’un interlocuteur syndical institutionnalisé. Le dialogue social, dans cette perspective, n’est pas seulement un canal de représentation des intérêts des travailleurs : c’est aussi, et peut-être surtout, un instrument de gouvernement qui produit de la légitimité procédurale là où elle ferait défaut si la décision était purement unilatérale.
Une thèse à interroger plutôt qu’à importer telle quelle dans la fonction publique
Cette grille de lecture, pensée pour le syndicalisme d’entreprise, ne se transpose pas mécaniquement au secteur public et à l’Éducation nationale. Mais elle offre un point d’appui précieux pour penser une évolution qui s’est jouée chez nous selon une trajectoire singulière, et en un sens plus brutale : alors que la thèse de Giraud documente une domestication par l’intérieur — le syndicaliste progressivement façonné par les rites et les routines de la négociation —, ce que nous observons dans la gestion des personnels d’inspection s’apparente à une éviction par l’extérieur. L’administration n’a pas eu besoin de transformer ses interlocuteurs syndicaux en partenaires dociles : elle a fait disparaître le cadre paritaire dans lequel ce dialogue, contestataire ou domestiqué, pouvait se tenir.
Le tournant de la loi du 6 août 2019
Cette évolution a un point de départ juridique précis. La loi n° 2019–828 du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique a profondément reconfiguré les compétences des commissions administratives paritaires. Le décret d’application a supprimé l’essentiel des attributions des CAP, qui ne demeurent compétentes qu’en matière de décisions individuelles défavorables complexes. Dès le 1ᵉʳ janvier 2020, les CAP ont perdu leurs compétences en matière de changement d’affectation, de détachement, d’intégration, de réintégration après détachement et de mise en disponibilité ; à compter du 1ᵉʳ janvier 2021, elles ont cessé d’être saisies pour l’examen des décisions d’avancement de grade et de promotion interne.
À cette extinction des compétences paritaires a répondu la création des lignes directrices de gestion (LDG), dont l’objet est de fixer la stratégie pluriannuelle de pilotage des ressources humaines et de déterminer, à partir du 1ᵉʳ janvier 2020, les orientations générales en matière de mutation et de mobilité dans la fonction publique. Sur le papier, ces lignes directrices sont élaborées après un temps de concertation avec les organisations syndicales représentatives, réuni au sein des comités sociaux. Dans les faits, ce sont des documents-cadres rédigés par l’administration, soumis à un avis consultatif, puis appliqués par les services gestionnaires sans qu’aucune instance paritaire ne vienne plus en contrôler l’application individuelle. Le glissement sémantique mérite d’être noté : on est passé d’un droit de regard sur des décisions individuelles à une consultation sur des orientations générales. C’est exactement la différence entre coproduire une décision et être informé d’une politique.
La CAPN des personnels d’inspection : de l’érosion à l’éviction
Le cas des quatre corps d’inspection que le SNCI-FO représente — IEN premier degré, IEN ET-EG, IA-IPR et IJS — illustre ce mouvement avec une netteté particulière, et il a connu en 2026 un point de rupture qu’il convient de documenter précisément.
Dès 2023, les organisations syndicales siégeant à la CAPN des personnels d’inspection alertaient sur les effets de cette réforme. Lors de la CAPN du 14 février 2023, les représentants des personnels rappelaient que les compétences de la CAPN avaient été considérablement réduites du fait des modifications introduites par la loi de transformation de la fonction publique, au point que les organisations syndicales ne se trouvaient plus en mesure de veiller à l’équité des opérations de promotion et de mobilité, ni d’orienter utilement les collègues. Cette déclaration, qui émane d’une organisation concurrente, a le mérite de fixer un repère chronologique incontestable : le constat d’un dialogue social vidé de sa substance n’est pas une lecture polémique du SNCI-FO, il est partagé depuis plusieurs années par l’ensemble des représentants des personnels d’inspection, par-delà leurs orientations syndicales respectives.
Ce constat doit nous conduire à reformuler, et non simplement à reprendre, la question posée par Giraud. Là où son enquête documente comment des syndicalistes en viennent à intérioriser les contraintes d’un jeu institutionnel qui finit par neutraliser leur capacité contestataire, le cas de la CAPN des personnels d’inspection illustre une configuration plus radicale encore : l’administration n’a plus besoin de neutraliser des représentants devenus trop dociles, puisqu’elle s’est rendue capable de décider sans eux. Le risque de docilité, paradoxalement, n’est plus le danger immédiat ; c’est l’absence pure et simple d’un cadre où cette docilité — ou son refus — pourrait même s’exprimer.
Ce phénomène ne se limite pas à la gestion individuelle des carrières. Il se retrouve, sous une forme différente mais tout aussi significative, dans l’instance où se discutent collectivement les règles applicables aux personnels d’inspection.
Le CSA ministériel : un avis qui ne lie pas la décision
L’érosion du paritarisme sur les actes individuels de gestion de carrière n’épuise pas le sujet. Elle s’accompagne, sur le terrain de la négociation collective, d’une évolution parallèle et tout aussi significative : la transformation des anciens comités techniques en comités sociaux d’administration, dont le Comité social d’administration ministériel de l’Éducation nationale (CSA MEN) est l’instance faîtière. Sur le papier, cette instance demeure le lieu où se discutent les projets de texte réglementaire avant leur publication. Dans les faits, son avis — fût-il massivement défavorable — ne lie en rien le ministère.
L’arrêté du 15 octobre 2024 relatif aux conditions générales d’évaluation des inspecteurs d’académie-inspecteurs pédagogiques régionaux et des inspecteurs de l’éducation nationale en offre une démonstration limpide. Soumis au CSA MEN du 9 octobre 2024, ce texte a fait l’objet d’une opposition affirmée : vote contre de la FSU et de Force Ouvrière, abstention de l’UNSA, de la CGT et de la CFDT, un seul vote favorable, celui du SNALC. Autrement dit, aucune des organisations syndicales représentant les personnels d’inspection n’a soutenu le texte ; cinq fédérations sur six se sont positionnées contre ou en retrait. Le SNCI-FO, pour sa part, avait exprimé son opposition la plus nette à un texte qui s’inscrivait dans la continuité du RIFSEEP et de la rémunération dite « au mérite », contre lesquels notre organisation se mobilise sans relâche depuis 2021.
Cette opposition majoritaire n’a pourtant eu aucune conséquence sur le sort du texte. La raison en est purement procédurale, et elle mérite d’être connue de tous nos adhérents : le règlement intérieur du CSA MEN prévoit qu’un texte ne peut faire l’objet d’un réexamen obligatoire que si l’ensemble des organisations siégeant se sont prononcées contre à l’unanimité. Une seule voix favorable — ici celle du SNALC — ou même une simple abstention suffit à priver le rejet majoritaire de toute portée contraignante. L’arrêté a ainsi pu être publié quelques semaines après ce vote très majoritairement défavorable, sans qu’aucune nouvelle concertation n’ait été requise.
Ce mécanisme institutionnel mérite d’être rapproché de la grille de lecture de Giraud, en lui apportant un correctif décisif. Là où l’auteur documente comment l’existence même d’un dispositif de dialogue social peut produire de la légitimité procédurale pour des décisions de fait unilatérales, le CSA MEN illustre une configuration où cette fonction légitimante survit même à l’échec patent de la concertation : le ministère peut se prévaloir d’avoir consulté les organisations syndicales représentatives, quand bien même cette consultation se serait conclue par un rejet majoritaire, dès lors que le seuil procédural de l’unanimité contre n’est pas atteint. La consultation a eu lieu ; son issue, en revanche, n’engage personne. C’est l’inverse exact de ce que suppose la notion même de dialogue : un dialogue dont l’issue ne pèse pas sur la décision n’est plus un dialogue, c’est une formalité d’information à laquelle l’administration peut se référer pour donner à une décision déjà arrêtée les apparences de la concertation.
Le rapprochement avec la CAPN des personnels d’inspection est alors éclairant. Dans un cas, l’instance paritaire a été vidée de sa compétence sur les actes individuels, et les personnels en subissent les conséquences un par un, dans l’anonymat de décisions de mobilité non discutées. Dans l’autre, l’instance collective conserve sa compétence formelle sur les textes réglementaires, mais un verrou procédural rend son avis sans effet contraignant dès qu’il n’est pas unanime — ce qui, dans un paysage syndical pluriel où la concurrence entre organisations est structurelle, n’arrivera quasiment jamais. Le résultat est le même par deux voies différentes : la voix des représentants des personnels d’inspection cesse de peser sur les décisions qui les concernent, qu’il s’agisse de leur carrière individuelle ou des règles collectives qui l’encadrent.
Ce que cette éviction coûte aux personnels
Cette évolution n’est pas une question de pure procédure administrative. Elle a des conséquences concrètes et mesurables sur la situation des personnels d’inspection.
D’abord, sur l’équité du traitement des situations individuelles. Le paritarisme avait pour fonction première de permettre un contrôle croisé sur les décisions de mobilité et de promotion, fondé sur une connaissance fine des situations individuelles que les représentants syndicaux, en lien direct et permanent avec les agents, étaient seuls en mesure d’apporter face à une administration nécessairement plus distante. Sans ce contrôle, le risque n’est pas seulement celui de l’arbitraire — il est aussi celui de décisions techniquement défendables mais socialement aveugles aux situations de fait : contraintes familiales, état de santé, ancienneté dans des postes difficiles, autant d’éléments qu’aucune ligne directrice générale, quelle que soit sa qualité rédactionnelle, ne peut anticiper avec la même justesse qu’un examen contradictoire.
Ensuite, sur la capacité d’alerte et de recours des personnels eux-mêmes. La déclaration liminaire de 2023 le souligne : privées de la possibilité de disposer des résultats des opérations de mouvement, les organisations syndicales perdent jusqu’à la capacité d’orienter utilement les collègues. Un inspecteur confronté à une décision de mobilité qu’il juge inéquitable ne dispose plus d’un espace paritaire où cette décision pourrait être réexaminée contradictoirement ; il lui reste le recours administratif de droit commun, dont chacun connaît le formalisme et les délais, peu adaptés à l’urgence d’une situation professionnelle ou familiale.
Enfin, sur la légitimité même de la fonction d’inspection. Les quatre corps que nous représentons exercent des missions qui supposent, vis-à-vis des personnels qu’ils inspectent et évaluent, une autorité fondée sur la reconnaissance de leur propre statut et de leurs propres garanties professionnelles. Une gestion des corps d’inspection perçue comme purement administrative, sans contrôle paritaire effectif, fragilise la position de l’inspecteur lui-même : comment exiger des enseignants la reconnaissance d’un jugement professionnel évalué dans un cadre équitable, quand les inspecteurs subissent eux-mêmes une gestion de carrière soustraite à tout contrôle paritaire réel ?
La revendication du SNCI-FO
Cette analyse fonde une position claire, que le SNCI-FO porte depuis sa création : la restauration de prérogatives paritaires effectives, tant pour la CAPN des personnels d’inspection que pour le CSA MEN sur les textes qui les concernent, n’est pas une demande de confort syndical, c’est une condition de l’équité de gestion d’un corps dont la fonction même repose sur l’exercice d’un jugement professionnel reconnu.
Nous ne demandons pas le retour à un paritarisme de façade, qui se contenterait d’entériner des décisions déjà prises ; nous demandons que les représentants élus des personnels d’inspection retrouvent, d’une part, un droit de regard réel sur les opérations de mobilité et de promotion qui engagent la carrière de nos collègues, et d’autre part, un poids véritablement contraignant lorsque leur opposition collective à un texte réglementaire est manifeste et majoritaire — fût-elle non unanime. Un rejet exprimé par cinq organisations sur six ne devrait jamais pouvoir être traité, sur le plan procédural, comme une simple opinion parmi d’autres.
C’est aussi pourquoi la lecture de Giraud doit nous servir d’avertissement plutôt que de modèle. Si une évolution venait demain restaurer un cadre de concertation pour les personnels d’inspection, notre vigilance devrait porter sur la nature de ce cadre : un dialogue social qui se contenterait de produire de la légitimité procédurale sans rendre aux représentants des personnels une capacité réelle de contrôle et de contestation reproduirait, sous une autre forme, l’éviction que nous combattons aujourd’hui. La docilité qu’analyse Giraud et la disparition pure et simple du cadre paritaire que nous documentons sont les deux faces d’un même mouvement : celui d’une gestion publique qui cherche à se libérer du contrôle de ceux qu’elle administre, qu’elle le fasse en les associant de façon purement formelle ou en se dispensant purement et simplement de les associer.
Référence : Baptiste Giraud, Des syndicats dociles ? Ce que le dialogue social fait au syndicalisme, Presses universitaires de Lyon, 2026.
