Avec À pied d’œuvre, film réalisé par Valérie Donzelli et adapté du récit autobiographique de Franck Courtès, le spectateur est confronté à une expérience devenue banale mais rarement montrée avec autant de justesse : celle du déclassement social et de la perte de sens du travail.
Sans jamais céder au pathos ni au spectaculaire, le film suit le parcours d’un homme qui quitte une position socialement reconnue pour tenter de se consacrer à l’écriture. Ce choix, présenté comme radical et intime, le conduit pourtant très vite à une réalité bien connue : celle des petits boulots, de l’ubérisation du travail, de la précarité matérielle et de l’isolement.
Le déclassement n’est pas un accident individuel
L’un des grands mérites du film est de ne pas enfermer son personnage dans un récit psychologisant ou moral. À pied d’œuvre ne raconte pas l’histoire d’un homme qui aurait « mal choisi ». Il montre au contraire comment une société organisée autour de la rentabilité, de la flexibilité et de la mise en concurrence produit du déclassement, y compris pour des individus qualifiés, engagés, cultivés.
Ce que donne à voir le film, c’est la violence sourde d’un système où le travail :
- perd sa dimension émancipatrice,
- se fragmente en tâches sans horizon,
- isole les individus,
- et réduit l’existence professionnelle à une suite de transactions utilitaires.
Le déclassement n’y apparaît pas comme une exception, mais comme une expérience ordinaire du travail contemporain.
Une résonance forte avec la fonction publique et les personnels d’inspection
Si le personnage évolue hors de la fonction publique, les échos avec ce que vivent aujourd’hui de nombreux agents — y compris des personnels d’encadrement et d’inspection — sont évidents.
Car le déclassement ne se mesure pas seulement au niveau de revenu ou au statut juridique. Il se manifeste aussi par :
- la perte d’autonomie professionnelle,
- la dégradation du sens du travail,
- la multiplication des injonctions contradictoires,
-
la transformation des métiers par le pilotage par la performance et les indicateurs.
Le nouveau management public, en important dans les services publics des logiques issues du secteur marchand, produit lui aussi du déclassement symbolique et professionnel. Être statutairement protégé n’immunise pas contre la dépossession du métier, ni contre le sentiment de ne plus être reconnu pour son expertise et son engagement.
Une critique implicite mais profondément politique
La mise en scène sobre et l’interprétation tout en intériorité de Bastien Bouillon donnent au film une force particulière. Rien n’est asséné, tout est suggéré. Mais ce silence même devient politique : il révèle l’ampleur d’une déshumanisation du travail désormais intériorisée, banalisée, presque normalisée.
À pied d’œuvre nous rappelle que la crise du travail n’est pas d’abord une crise individuelle, mais une crise collective et systémique. Une crise que les discours dominants tentent trop souvent de masquer en renvoyant chacun à sa responsabilité personnelle, à sa capacité d’adaptation, à sa résilience supposée.
Refuser l’isolement, reconstruire du collectif
En ce sens, ce film entre en résonance directe avec le combat syndical. Il dit, sans slogans, ce que nous constatons chaque jour : le travail ne peut pas être réduit à une variable d’ajustement, et le sens ne se décrète pas par circulaire ou par indicateur.
Face au déclassement, à la précarisation et à l’isolement, le collectif reste une nécessité vitale. Le syndicalisme n’est pas un vestige du passé ; il est une réponse moderne à des mécanismes de domination toujours plus sophistiqués.
Voir À pied d’œuvre, c’est accepter de regarder en face ce que le travail est devenu pour beaucoup. En parler collectivement, c’est refuser que ces expériences restent confinées au registre de l’intime ou du destin individuel. C’est déjà, en soi, un acte politique.