SAVOIR OU PÉRIR : BERNARD LAHIRE FACE AUX DÉRIVES DE L’ÉCOLE CONTEMPORAINE

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Socio­logue, pro­fes­seur à l’École nor­male supé­rieure de Lyon et membre senior de l’Institut uni­ver­si­taire de France, Ber­nard Lahire s’est impo­sé comme l’une des grandes voix cri­tiques de l’école et des inéga­li­tés cultu­relles. Dans son der­nier essai, Savoir ou périr (Édi­tions du Seuil, août 2025), il pro­pose une réflexion radi­cale : notre sur­vie col­lec­tive dépend de notre capa­ci­té à trans­mettre les savoirs et à pré­ser­ver la curio­si­té intel­lec­tuelle.

Une critique sévère du système éducatif

Lahire pointe un constat lar­ge­ment par­ta­gé par les ensei­gnants, les cher­cheurs et les familles : l’école est deve­nue une machine à éva­luer et à clas­ser plus qu’un lieu d’apprentissage. L’obsession des notes, des exa­mens et des com­pa­rai­sons (entre élèves, entre éta­blis­se­ments, entre pays avec les clas­se­ments PISA) fabrique de la peur et de l’humiliation, et contri­bue à éteindre pro­gres­si­ve­ment la curio­si­té natu­relle des enfants.
À cela s’ajoutent des pro­grammes sur­char­gés, qui laissent peu de temps à l’appropriation réelle des connais­sances, et une ten­dance à réduire l’école à sa seule fonc­tion uti­li­ta­riste : for­mer une main‑d’œuvre adap­tée au mar­ché du tra­vail. Cette logique de tri social ren­force les inéga­li­tés cultu­relles et sociales, au lieu de les com­battre.

Repenser l’école : temps, soin, curiosité

Pour Ber­nard Lahire, il est urgent de redon­ner du temps aux élèves : le temps d’apprendre, de com­prendre, de se trom­per et de reve­nir sur leurs erreurs. Loin de l’accélération impo­sée par les pro­grammes, il défend une péda­go­gie qui ménage la pro­gres­sion lente et l’exploration.
Il appelle aus­si à chan­ger notre rap­port à l’évaluation. L’évaluation devrait être un outil de pro­gres­sion — un retour for­ma­tif, qui aide à com­prendre — et non une fin en soi qui trie, sanc­tionne et sélec­tionne.
Enfin, il plaide pour que l’école rede­vienne le lieu de la curio­si­té et de l’émancipation, où la coopé­ra­tion entre élèves et la créa­ti­vi­té trouvent leur place. Sans cette trans­for­ma­tion, l’école perd le sens même de sa mis­sion démo­cra­tique et cultu­relle.

Un message pour aujourd’hui

À tra­vers Savoir ou périr, Ber­nard Lahire nous rap­pelle que le savoir n’est pas un luxe, mais une condi­tion de sur­vie col­lec­tive. Dans un monde tra­ver­sé par les crises éco­lo­giques, sociales et tech­no­lo­giques, affai­blir l’école et la recherche, c’est fra­gi­li­ser notre ave­nir.

Pour les per­son­nels d’inspection, cette réflexion résonne par­ti­cu­liè­re­ment : com­ment accom­pa­gner les équipes sans céder à la logique du clas­se­ment ? Com­ment pré­ser­ver le goût d’apprendre dans un sys­tème satu­ré par l’évaluation ? Ces ques­tions, au cœur du tra­vail quo­ti­dien, méritent d’être débat­tues col­lec­ti­ve­ment.

Les revendications du SNCI-FO

Le constat de Ber­nard Lahire rejoint les alertes que notre orga­ni­sa­tion syn­di­cale porte depuis sa créa­tion. Pour le SNCI-FO, défendre l’école publique et la fonc­tion des per­son­nels d’inspection implique :

  • L’abandon de la logique de pilo­tage par l’évaluation et la per­for­mance, qui réduit l’enseignement à un ins­tru­ment de sélec­tion sociale ;

  • La reva­lo­ri­sa­tion du temps d’enseignement et d’apprentissage, par des pro­grammes allé­gés et réel­le­ment adap­tés à la pro­gres­si­vi­té des appren­tis­sages ;

  • Des effec­tifs réduits et des moyens ren­for­cés, condi­tion indis­pen­sable pour per­mettre à chaque élève d’apprendre et à chaque équipe de tra­vailler serei­ne­ment ;

  • Une poi­li­tique édu­ca­tive d’é­ga­li­té des droits : don­ner effec­ti­ve­ment davan­tage à ceux qui ont moins, au lieu d’entériner les inéga­li­tés sociales par des dis­po­si­tifs d’évaluation per­ma­nente ;

  • La recon­nais­sance et le res­pect du métier d’inspecteur, dont la mis­sion doit res­ter l’accompagnement péda­go­gique et la trans­mis­sion d’une culture com­mune, et non l’application de logiques ges­tion­naires.

Parce que, comme l’affirme Ber­nard Lahire, « savoir ou périr », le SNCI-FO réaf­firme que l’avenir de l’Ecole publique et de la Répu­blique passe par le soin, le temps et la curio­si­té, et non par le tri, la com­pé­ti­tion et le pilo­tage mana­gé­rial.


📖 Ber­nard Lahire, Savoir ou périr, Édi­tions du Seuil, coll. « Libelle », 29 août 2025.